J’ai eu l’opportunité de lire le livre de Catherine Dorion. Je ressors de cette lecture avec une grande tristesse. Je ne veux pas écrire cela pour régler des comptes. Je crois simplement que mon parcours des dernières années me permet de porter un regard critique intéressant sur les événements décrits dans ce livre. 
Pour la petite histoire, en mai 2018, j’ai décidé de me lancer dans une aventure qui allait changer ma vie: J’ai accepté de coordonner les communications de la campagne de Catherine Dorion. Je l’ai côtoyée du début à la fin de son mandat.
La campagne
Si j’ai laissé derrière un emploi que j’aimais beaucoup avec une équipe exceptionnelle, c’est parce que Catherine portait en elle un espoir que j’avais vraiment envie de voir fleurir à Québec. Catherine est une femme exceptionnelle, d’une intelligence remarquable. Elle a un charisme presque surnaturel.
J’y croyais tellement fort! Comme elle le dit dans le livre, je répétais à qui voulait l’entendre que «je n’ai jamais voulu quelque chose autant que de gagner Taschereau» et c’est vrai que je n’ai pas été capable de prendre une seule journée de repos durant la campagne. C’est également vrai que l’effervescence du local était extraordinaire. 
C’est pourquoi j’ai lu avec tristesse sa description de notre campagne. Elle la décrit en passant à peu près sous silence le véritable travail qui a été fait pour la faire élire. Je comprends qu’elle le fait pour renforcer le narratif d’une campagne qui rejette les normes de la politique traditionnelle, mais le problème c’est que c’est faux. 
Ce qui a fait gagner Catherine, comme dans toutes les campagnes, ce sont les milliers d’heures passées au téléphone et en porte-à-porte. Dans le livre comme à l’époque, ce travail militant «ordinaire» ne l’intéresse pas. 
Il y avait bien sûr le comité d’artistes dont elle parle, composé de gens créatifs pour qui j’ai énormément de respect et c’est vrai qu’ils ont contribué à ce que notre campagne sorte du cadre, mais ils ont eu un impact somme toute marginal sur la campagne en tant que tel. D’ailleurs, à peu près toutes les idées créatives qu’elle énumère, comme celle de coller des étiquettes avec des citations poétiques sur nos affiches électorales, n’ont pas émergé du comité artistique.
En fait, une part importante de mon travail de coordonnateur des communications a été d’encadrer certains de ces élans artistiques qui auraient eu comme conséquence de nuire gravement à notre campagne. Catherine était par exemple résolument décidée à participer à un projet de vidéo dont le scénario consistait à la voir détruire un mannequin représentant Justin Trudeau à coup de pelle. Gabriel et Manon avaient également dû intervenir pour la convaincre. 
Ce qui nous a fait gagner en 2018, c’est aussi la brillante campagne nationale que nos porte-paroles ont mené ainsi que la machine de mobilisation que nous devons en grande partie à Gabriel. Rappelons qu’avant de bénéficier de la machine de mobilisation de QS, dans le temps avec ON, Catherine avait des scores électoraux faméliques.
Dans son livre, Catherine parle aussi de deux gars «envoyés par Gabriel» pour gagner son investiture. Elle les présente comme de simples pions à qui Gabriel aurait ordonné d’aller dans Taschereau. Je les connais très bien ces gars-là et cette description est profondément insultante. Il s’agit de deux personnes intelligentes et sensibles qui sont capables de prendre leurs propres décisions et qui, comme Gabriel, souhaitaient ardemment voir Catherine gagner.
À la question de savoir si elle aurait remporté son investiture si deux des meilleurs organisateurs politiques du Québec ne l'avaient pas aidée, de mon côté, poser la question, c’est y répondre. 
Deux punks au parlement
À quelques jours de l’élection, notre directrice de campagne, Josiane (Une organisatrice politique exceptionnelle. Si une personne est responsable de notre victoire, c’est elle.) m’a pris à part et m’a demandé si je pouvais envisager continuer avec Catherine après le scrutin. C’est là que j’ai pris une grosse décision: J’allais démissionner de mon emploi et être le premier attaché de circonscription de la nouvelle députée de Taschereau.
 
Je suis devenu employé de l’Assemblée nationale au même moment où Catherine est devenue députée. On est arrivés là en partageant un mépris profond de l’institution et de ce qui s’y passe. J’ai honnêtement un peu honte de me rappeler à quel point notre point de vue était puéril et enfantin. 
Pendant des semaines, j’étais l’unique employé, à peu près seul à organiser le nouveau bureau de comté, à m’occuper de tout, de la papeterie jusqu’à l’embauche du reste de l’équipe.
Quelques mois plus tard, on m’a proposé d’appliquer sur un poste à l’aile parlementaire. J’allais donc quitter mon emploi avec Catherine pour un emploi avec Manon. 
Son nom n’était plus sur mon talon de paie, mais ça ne nous a pas empêché de faire les 400 coups, Catherine et moi. C’est la fameuse époque de ma photo de Catherine assise sur un bureau dans le Salon rouge, déguisée «en députée» pour l’Halloween. L’époque de toute la valse médiatique autour du coton ouaté, de la «ligne de coke» et de tout ça. 
C’était une période folle. Par exemple, quand Catherine est retournée chez elle après s’être fait revirer de bord avec son coton ouaté, c’est moi qui suis allé la chercher pour l’amener à Montréal pour le tournage de Tout le monde en parle. On était parti tellement vite du parlement que j’avais oublié mon manteau. J’étais en chemise dans la neige. Après le tournage, j’ai ramené Catherine à Québec en pleine nuit. 
Durant tout ça, j’ai été l’allié indéfectible de Catherine. Les gens de l’équipe, des attachées de presse, des militants de Taschereau ou des organisateurs du parti, m’appelaient, exaspérés et en colère des nouvelles aventures médiatiques de Catherine. Systématiquement, j’ai défendu et protégé Catherine.
 
J’avais la conviction profonde que nous avions raison, que l’institution et, par le fait même, notre aile parlementaire et notre parti, avaient besoin d’une bonne dose d’élan créatif qui était incompatible avec le travail parlementaire ennuyant et aride.
Un punk assagi?
En côtoyant des humains extraordinaires, mes convictions ont toutefois été effritées par la réalité. C’est vrai que le travail de député est ingrat. Et honnêtement, c’est vrai qu’il est souvent très ennuyeux, « MAIS C’EST ÇA LA JOB ». Ça, je l’ai appris grâce à un caucus formé de gens travaillant qui ont passé des milliers d’heures en commission, loin des kodaks, à débattre d’amendements arides. Christine, Vincent, Andrés, Ruba, Sol, Alex et Émilise; ils et elles ont tous passé des centaines d’heures à tirer des projets de loi vers la gauche. J’ai beaucoup de respect pour eux. 
Les porte-paroles passent moins de temps en commission et c’est normal, mais je me souviens d’un moment où Gabriel est sorti d’une commission sur le sujet probablement le plus aride du monde entier: «Le Projet de loi qui modernise les professions». Il est sorti de la commission avec une joie profonde, joyeux comme je ne l’avais jamais vu. Il a pratiquement couru jusqu’au bureau des comms.
Pourquoi? Il venait de faire accepter par le gouvernement un amendement qui permet désormais aux hygiénistes dentaires de travailler sans la supervision d’un dentiste. Ma première réaction: «Who cares?» Il veut faire des comms avec ça, lui? Un amendement obscur dans un projet de loi obscur? 
J’ai fait la vidéo à reculons, sans y croire. Mais le soir en retournant chez nous, je pensais à ça. Grâce à Gabriel, les Québécois allaient pouvoir recevoir des nettoyages dentaires dans les écoles et les CHSLD. C’est petit, c’est pas le Grand soir, mais ça aide le monde pour de vrai.
Quand tu es député, aider le monde, c’est ce qui arrive quand tu travailles. Ça a été un déclic pour moi. 
Catherine et Gabriel
Quand j’ai commencé à QS, je n’étais pas un grand fan de Gabriel. Pas du tout. Mais à mesure que les mois ont passé et que j’ai appris à le côtoyer, mon respect pour lui n’a jamais cessé d’augmenter. 
Je veux tout d’abord mettre l’accent sur à quel point Gabriel travaille fort pour notre mouvement. Je n’ai jamais connu une personne qui est dédiée aussi entièrement à une cause que Gabriel. Lui et moi on a eu notre premier enfant en même temps dans les dernières années et je ne peux même pas imaginer les sacrifices qu’il fait tous les jours pour arriver.
La blague qu’on fait entre nous aux comms c’est que Gabriel a trois types de journées: Celles où il peut aller aux toilettes deux fois, celles où il peut aller aux toilettes une fois et celles où il ne peut pas y aller du tout. 
Si je parle de l’éthique de travail de Gabriel c’est parce que c’est réellement ce qui le distingue le plus de Catherine. Alors que mon respect pour Gabriel augmentait, mon respect pour Catherine a suivi la tendance inverse au fur et à mesure qu’elle se réfugiait, d’abord dans le présentéisme, puis finalement tout bonnement dans l’absentéisme. C’est la vérité vraie et décevante. 
En me souvenant de ses absences, j’ai pensé à une infirmière que j’ai rencontrée avec Gabriel sur une ligne de piquetage la semaine dernière. Elle nous a dit que dans le cinq minutes de marche qu’elle doit faire entre l’arrêt d’autobus et l’hôpital, elle pleure tous les matins. Pour moi, le rôle d’un député solidaire, c’est de parler du monde qui braillent en se rendant travailler. Et je crois maintenant que pour les défendre, il faut s'asseoir au Salon bleu de temps en temps. 
Le moment de la vente de la Maison Chevalier m’a aussi beaucoup trotté dans la tête durant les derniers jours. 
La Maison Chevalier, un joyau du patrimoine près de Place Royale, allait être vendue au Groupe Tanguay. Si nous avions écouté notre programme, nos valeurs, les groupes de la circo ou encore le gros bon sens, QS se serait opposé à la vente d’un bâtiment aussi important à des intérêts privés. Mais nous avons écouté Catherine. Une petite discussion entre elle et des gens du Groupe Tanguay et sa décision était finale. C’est pas passé comme une lettre à la poste, mais après tout c’est son comté, et, en plus, la culture c’était son dossier. Au caucus de QS, on a beaucoup de respect pour ça, les porteurs de dossiers. 
Encore une fois, j’ai pris sa défense, plus par réflexe que par conviction rendu à ce point-là, mais je sentais que pour beaucoup c’était un peu la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. C’était à peu près la première fois que les médias critiquaient Catherine pour une décision politique plutôt que cosmétique, mais comme toutes les autres fois, Gabriel et Manon se sont ralliés malgré un malaise que je sentais important. 
On ne peut pas compter le nombre de fois où Gabriel a pris la parole publiquement pour défendre Catherine. C’est aussi ça qui est décevant dans le livre. Si nous ne nous étions pas tous portés encore et toujours publiquement à la défense de Catherine, la réputation qu’elle a actuellement serait bien différente. 
Gabriel est imparfait. Manon est imparfaite. QS est imparfait. Mais il n’en demeure pas moins que si Catherine a quitté la vie politique avec une réputation somme toute assez bonne c’est uniquement parce qu’elle a toujours eu le soutien de l’équipe. Non seulement de Gabriel, mais aussi des autres députés et surtout du personnel.
Son livre fait mention d’employés de l’aile parlementaire surmenés et qui «avaient été blessés psychiquement par leur expérience de travail au sein de notre aile parlementaire». Laissons de côté le fait qu’elle-même, en tant que députée, était en position d’autorité face à nous, pour parler de l’impact qu’elle a eu directement sur notre travail. 
Elle mentionne que durant leurs discussions, Gabriel lui parlait de l’impact de ses mésaventures médiatiques sur les employées de l’aile parlementaire. Je crois que Catherine ne réalise pas l’impact négatif immense qu’elle avait sur le travail du personnel, en particulier les attachées de presse et les attachées aux travaux parlementaires. 
Selon elle, à peu près toutes les critiques internes de ses mésaventures avec les médias originaient de Gabriel. En plus d’être faux, cela prive les employés du rôle qu’ils et elles ont réellement joué. La frustration et la colère envers Catherine ne venait pas uniquement du sommet de la pyramide comme elle l’affirme. J’irais jusqu’à dire qu’une bonne majorité des employés, peu importe le rôle et la position, en avait franchement marre. 
Dans son livre, elle reproche à Gabriel d’être égoïste et d’utiliser sa position pour faire sa promotion personnelle. Je crois que ce qui la dérange autant c’est qu’elle se reconnaît dans ce personnage imaginaire.
La vérité c’est que Gabriel s’implique partout. Il fait ses tâches, passe littéralement ses fins de semaine en réunion. Il mène son équipe le plus loin possible et quand certains ne font pas comme il voudrait, il leur dit, mais les défend toujours. 
Catherine reproche beaucoup à Gabriel d’avoir investi la démocratie interne de QS. Elle n’a pourtant jamais porté le moindre intérêt à nos instances, incluant le comité de coordination de son propre comté.
Il est très triste que Catherine ne réalise pas que toutes ses aventures n’auraient été tolérées dans aucun autre parti. Il n’y a honnêtement qu’à QS qu’elle a pu rester dans le caucus jusqu’à la fin sans se faire expulser. Imaginez un député libéral ou caquiste faire une publication qui évoque les parties génitales du Premier ministre et seulement s’en tirer avec une petite rencontre. 
Après 5 ans, je suis enfin prêt à le dire: Catherine n’a pas tiré notre mouvement vers le haut. Au contraire, elle s’est appuyée sur les épaules de notre parti pour se hisser elle-même plus haut. Je m’excuse à toutes celles et ceux à qui j’ai affirmé le contraire. Ma déception est amère. 
Manon
Je ne peux pas terminer ce texte en omettant de dire que j’ai un profond malaise par rapport au rôle de figuration que Manon occupe dans le livre de Catherine. C’est comme si pour la grande majorité des événements qu’elle décrit, ce n’était pas Manon qui était aux commandes de l’aile parlementaire. Rappel, Gabriel est devenu chef parlementaire à l’été 2021. 
Dans le livre, Manon est l’ombre d’elle-même. À peu près absente, lorsqu’elle est mentionnée, elle est présentée comme une vieille dame du communautaire qui n’est plus bonne à grande chose d’autre qu’à transmettre les désirs de Gabriel. 
Je veux rassurer tout le monde, à chaque minute où elle a été cheffe parlementaire, Manon était au travail, prenant des décisions et dirigeant notre aile parlementaire avec toute la rigueur qu’on lui connaît. 
En pensant à Manon au parlement, je me suis souvent dit que ce qui est exceptionnel c’est que cette femme-là n’est pas supposée être députée. C’est une institution où les lesbiennes à moustache ne sont pas d’emblée les bienvenues. Mais Manon a fait sa place à force de travail et d’effort. 
Au département des marginaux au parlement, elle a réussi là où Catherine a échoué. Le centre de gravité de l’action politique de Catherine, c’est elle-même. Celui de Manon, c’est les autres. 
J’ai un immense respect pour Manon. En somme, elle représente ce qu’il y a de mieux à QS. 
La suite… 
Le livre tourne beaucoup autour du fait qu’il y avait la gang de Gabriel contre Catherine et sa gang à elle. De toute évidence, je ne cadre pas dans cette dichotomie. Mon histoire ne rend pas service à ce narratif. C’est pourquoi je trouvais important d’ajouter de la nuance. La réalité, c’est toujours en tons de gris.
 
On dit souvent entre nous que les mouvements de gauche finissent toujours par s’enliser dans des spirales d’autodestruction, mais avant de lire le livre de Catherine, je croyais naïvement que QS était à peu près à l’abri de tels déchirements. Après avoir lu le livre, je n’en suis honnêtement plus si sûr. Je ne vois pas ce qu’il y a de bon là-dedans pour la gauche au Québec.
Et c’est justement parce que la gauche n’a rien à gagner de son livre que je me permets d’écrire ce texte. Auparavant, comme tous les députés, employés et militants du parti qui ont été profondément déçus par Catherine, je croyais que de me taire était la meilleure chose à faire pour notre mouvement. Après tout, elle était partie. Maintenant que j’ai lu son livre, je n’ai plus cette réserve.  
Dans sa croisade contre le cynisme politique, Catherine cultive le mien. Elle se présente en victime, une David contre le Goliath de l’institution, alors qu’elle occupait à ce moment une des fonctions les plus privilégiées de notre société. Qui au Québec a plus d’agentivité qu’une députée de l’Assemblée nationale? 
Surtout, elle n’a aucune hésitation à jeter comme des guenilles les dizaines de personnes qui lui ont permis de devenir députée et qui ont ensuite dédié des milliers d’heures à l’aider durant les tempêtes médiatiques. Des tempêtes qu’elle, il vaut la peine de le rappeler, n’est pas seule à avoir traversé.
Après toutes ces années, ce qui me chicote le plus, l’insondable question qui demeure sans réponse: Est-ce que quelqu’un peut me dire pourquoi elle voulait être députée?